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’avais écrit, dans le cadre du tou-

risme de masse et de ses embar-

ras, que les fresques de Giotto D

l’Aréna étaient désormais interdi-

tes de grandes parois de verre qui

empkchaient d’en go×ter la beau-

té. Mais au moment mkme de l’alléguer,

j’avais été pris d’un doute. Mon assertion

était-elle exacte¶ Pour en vérifier la véraci-

té, je suis donc retourné D Padoue. Je ne

m’étais pas trompé sur les retombées né-

fastes du tourisme: foule compacte, longue

attente, visite organisée par petits groupes,

durée limitée D une vingtaine de minutes.

En revanche, pas de plaques de verre. Ce

n’est donc pas dans la chapelle des Scro-

vegni, que j’en avais remarqué. Peut-ktre

avais-je pensé D la Joconde du Louvre

dans son blindage protecteur. Peut-ktre

avais-je confondu les fresques avec la Pie-

tD de Michel-Ange D Rome, extraordinaire

chef-d¼ uvre de beauté et de gr@ce défen-

du par un panneau de plexiglas et qu’on

ne peut plus regarder qu¼D distance re-

spectable depuis qu’un crétin l’a vandalisé

D coups de marteau. En tout cas, je m’étais

abusé en ce qui concerne les Giotto, mais

l’expérience reste précieuse dans un autre

sens: les voyages que nous faisons peuvent

générer de faux souvenirs. Il en va ici

comme des albums, oÙ l’on découvre D la

faveur d’anciennes photos, des lieux, des

 uvres, voire des personnes, qu’on ne

savait pas avoir vus, qu’on avait oubliés,

qu’on s¼étonne de retrouver et qu’on hési-

te D reconnaŠtre, malgré sur l’une ou l’au-

tre, le témoignage de notre indiscutable

présence. Ainsi peuvent se faire écho faus-

ses réminiscences et intermittences du

souvenir. Cela me remet en mémoire un

voyage que j’avais entrepris en gypte il y

a bien longtemps. J’avais emporté avec

moi la Correspondance de Gustave Flau-

bert 1n21-1nn0®. Je souhaitais refaire le

parcours qui avait été celui de l’immense

écrivain, revisiter les lieux qu’il décrit dans

ses lettres, sonder, peut-ktre restés intacts,

les coutumes et modes de vie qu’il y avait

observés, enfin mesurer l’ampleur et la

profondeur de ses impressions. C’est de

1n{™ D 1n51 que Flaubert et son ami Maxi-

me Du Camp, avec lequel il a parcouru D

pied quelques années plus tôt la Bretagne

et la ormandie „j’ai au c ur, note Flau-

bert, quelque chose du suintement vert des

cathédrales normandes“®, que donc nos

deux compmres font leur grand voyage en

Orient. Ils sont partis de Marseille, visitent

Malte, Alexandrie, Le Caire, Jérusalem,

Beyrouth, Damas, Smyrne, Rhodes, Con-

stantinople, et reviennent par la Grmce et

l’Italie. Dans le „véritable four“ qu’est

l¼ gypte, Flaubert veut tout voir, Thmbes,

Philae, Gizeh, Memphis, Saqqarah, etc.

Pour ce qu’il en est, dans le crépuscule, de

la sombre et aurifmre majesté du il mou-

cheté de canges aux voiles blanches qui

les font ressembler D des hirondelles géan-

tes, l’auteur de Salammbô n’est pas déXu.

Il écrit D sa mmre: „Le ciel était tout bleu,

les éperviers tournoyaient, les chameaux

passaient, et du haut des minarets en rui-

nes, dont les pierres sont rongées de vieil-

lesse, comme des pans de guenilles déchi-

quetées par des rats, on voyait les hommes

et les bktes ramper comme des mouches,

le tout inondé d’une lumimre liquide qui

paraŠt pénétrer la surface de chaque chose

et la transparence de l’atmosphmre.“ Dans

cet universel embrasement, dans ce ruis-

sellement de lumimre, ce qui l’enchante,

c’est le désert: „J’adore le désertÆ l’air y est

sec et vif comme celui des bords de mer:

rapprochement d’autant plus juste qu’en

passant la langue sur sa moustache, on se

sale le palaisÆ on y respire D pleins pou-

mons.“ Monté sur son cheval lancé D fond

de train, l’explorateur intrépide littérale-

ment „dévore“ l’espace et s¼émerveille

qu’il n’y ait rien - ce „rien“ qui tant tarau-

de l’esthmte - D perte de vue. Indissociables

du désert, les bédouins, „trms gais et les

meilleurs gens du monde“, le fascinent,

comme tout ce qu’il peut voir au Caire:

„les chameaux o® traversant les bazars,

o® les mosquées avec leurs fontaines, les

rues pleines de costumes de tous pays, les

cafés qui regorgent de fumée de tabac et

les places publiques retentissantes de bala-

dins et de farceurs. Il y a sur tout cela, ou

plutôt c’est de tout cela que ressort une

couleur d’enfer qui vous empoigne, un

charme singulier qui vous tient bouche bé-

ante.“ C’est aussi le monde des ensorce-

lantes almées et des prostituées captivan-

tes, dont les app@ts inspirent D Flaubert

comme D Maxime Du Camp, qui, pour-

tant, en ont vu d’autres, de dithyrambi-

ques, mais aussi désopilantes, envolées. Il

y a le „bazar des esclaves“: „Il faut voir lD,

se désole Flaubert, le mépris qu’on a pour

la chair humaine. - Le socialisme n’est pas

prms de régner en gypte.“ Dans toutes ses

lettres, Flaubert observe, examine, détail-

le, raconteÆ il y en a pour tous les sens. Les

descriptions tantôt poétiques tantôt clini-

ques redoublent les péripéties toujours

hautes en couleurs. Séduit par le cosmo-

politisme qui rmgne au Caire, il l’est aussi

par les „Arabes“: „Je suis autant Chinois

que FranXais, et je ne me réjouis nulle-

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N°180