cce£t aiu
N°166
purifie, il consume et anjantit; il symbolise
D la fois notre djsir d‘jljvation et notre
penchant D l’autodestruction.
Dans une telle optique, il n’est pas surpre-
nant que la femme de lettres anglaise Mary
Shelley (1797-18x1) ait publij, il y a
exactement deux cents ans, ¹cº (¹Franken-
stein ou le Promjthje moderneº, ondres,
1818), roman jpistolaire cjljbrissime qui
a suscitj de trms nombreuses adaptations,
tant pour la scmne du thj@tre ou du music-
hall que pour le cinjma et la tjljvision.
Dans ce roman, 6ictor Frankenstein obsj-
dj par sa soif de savoir, son djsir irrjpres-
sible de percer le mystmre de l’existence
humaine, s’est jchinj D la t@che quasi im-
possible de donner vie D une enveloppe de
chair putride inanimje gr@ce au galvanis-
me. Ce procjdj scientifique utilise des
courants d‘jlectricitj D basse tension sur
des organes d’animaux pour pouvoir les
ranimer. e thmme de la crjature artificiel-
le est un sujet de prjdilection pour le gen-
re littjraire de la science-fiction et du ro-
man fantastique. Dans son ¹Frankenstein
ou le Promjthje moderneº, Mary Shelley
donne en effet vie D son monstre de pa-
pier, elle djsire avant tout dissocier son
roman du genre gothique traditionnel en-
core D la mode au djbut du 8I8e simcle.
Ce simcle incarne l‘mre de la rjvolution
scientifique qui avait jtj amorcje djjD au
86IIIe simcle gr@ce aux umimres bien que
cette rjvolution n’ait rjellement pris son
essor que dans les annjes 1800.
De la sin}Õlaritj
tec nolo}iµÕe o
Il existe plusieurs djfinitions du concept
d’intelligence artificielle, hjritimre du feu
bachelardien et du mythe promjthjen. Il
s’agit dans l’ensemble de se servir d’une
machine pour mener D bien une forme de
processus mental de prise de djcision.
’intelligence artificielle est partout dans
notre quotidien, quand on utilise un GPS,
quand un site internet nous conseille un
produit qui pourrait nous plaire. Ainsi,
plus de cinquante pour cent des transac-
tions financimres mondiales ne sont pas
rjalisjes par des humains, mais par des
systmmes d’intelligence artificielle. De
plus, l’administration de l’aviation fjdjrale
amjricaine utilise un programme d’intelli-
gence artificielle pour contrler le trafic
ajrien amjricain; la CIA s’en sert pour
traiter des montagnes de donnjes. Dans
les annjes D venir, la puissance informati-
que va crotre de façon exponentielle, et,
selon les prjvisions des spjcialistes, nous
disposerons de systmmes d’intelligence ar-
tificielle capables de matriser le langage et
mkme d’entrer en interaction verbalement
avec nous, d’apprendre, et d’apprendre
bien plus vite qu’un ktre humain. e do-
maine de l’intelligence artificielle va se dj-
velopper, se consolider, et chaque jvoluti-
on sera synonyme de changement dans
notre façon d’interagir avec les machines.
a façon dont l’information nous sera
transmise sera profondjment diffjrente de
ce qui se passe aujourd’hui, comme par
exemple le mode d’entrje en interaction
avec nos tjljphones, nos ordinateurs.
Nous nous servirons de notre cerveau
pour recevoir et transmettre des informati-
ons de façon instantanje; les donnjes se-
ront directement transmises D notre esprit
par l’intermjdiaire des machines prjsentes
dans notre corps. ’intelligence artificielle
jouera aussi un rle quant D notre santj: il
sera possible d’avoir une santj optimale
gr@ce aux conseils d’un agent dotj d’une
intelligence artificielle. Nous saurons ce
qui se passe dans notre corps D tout mo-
ment; les handicaps physiques devien-
dront obsolmtes; on sera capable de rjpa-
rer presque n’importe quel organe ou de le
remplacer par un organe synthjtique. +ui
ne voudrait pas se rjveiller avec un corps
parfait, avoir des superpouvoirs ou une
force hors du commun¶ a puissance et le
potentiel de l’intelligence artificielle pour-
raient nous permettre de rjsoudre des pro-
blmmes auxquels notre civilisation est con-
frontje et qu’on ne peut rjsoudre par
nous-mkmes. Toutes les infrastructures se-
raient façonnjes, gjrjes et crjjes par l’in-
telligence artificielle, mais est-ce vraiment
ce que nous souhaitons¶
o D l½immortalitj
nÕmjriµÕe
Ainsi, avec les avancjes rjcentes de l’intel-
ligence artificielle, resurgissent les questi-
onnements D propos de l’avmnement dans
un avenir proche d’une ¹singularitj tech-
nologiqueº. Directeur de l’Internet et du
Multimjdia, Jean-Claude eudin est un
scientifique français s’intjressant aux do-
maines de l’intelligence artificielle et de la
vie artificielle et, plus gjnjralement, aux
sciences de la complexitj. Cet enseignant-
chercheur a publij de nombreux articles
scientifiques et techniques de niveau inter-
national, ainsi que plusieurs ouvrages
dans le domaine de la vie artificielle et des
sciences de la complexitj dont ¹ es crja-
tures artificiellesº (Ó008, ditions Odile Ja-
cob): dans cet ouvrage, il djmontre que,
de l‘jrotique Galatje D l‘ ve future, du
Golem de glaise au corps rapijcj du
monstre de Frankenstein, des robots de
Karel Capek au Terminator de James Ca-
meron, de l’ordinateur paranoaque de
Stanley Kubrick D l’agent Smith de Matrix,
les crjatures artificielles ont toujours peu-
plj notre imaginaire et alimentj peurs et
fascinations. Dans ¹,obots E Avatarsº
(Ó009, ditions Odile Jacob), il explique
que, depuis l’aube de l’humanitj, l’homme
tente de reproduire le vivant. Parmi les lj-
gendes qui ont influencj cette qukte, le
mythe de Pygmalion tient une place parti-
culimre. Aidj par 6jnus dans la genmse
d’une beautj artificielle, le roi antique suc-
comba D son irrjsistible charme. Depuis,
les descendantes de Galatje ont pris de
multiples formes: des statues vivantes aux
automates, des robots aux cyborgs et aux
clones, des intelligences artificielles aux
avatars, jusqu’aux fantmes qui hantent la
mjmoire de nos ordinateurs. Dans un es-
sai plus rjcent, ¹Immortalitj numjrique:
intelligence artificielle et transcendanceº
(Ó016, Science eBook),
eudin rappelle
que l’homme, ce mortel, a toujours envij
cette longjvitj aux dieux. t voici que la
science et la technologie lui laissent entre-
voir la possibilitj de devenir immortel, si
ce n’est au niveau de la chair, en tout cas
au niveau de sa personnalitj numjrique. Il
soulmve une question cruciale: allons-nous
devenir des fantmes numjriques errants
dans les limbes d’Internet, des cyborgs im-
mortels ou bien encore des clones accj-
dant D leur passj multimjdia¶ Ainsi, si ce
projet transhumaniste est celui portj au-
jourd’hui par exemple par le chercheur et
futurologue amjricain ,ay Kurzweil, Goo-
gle et son jquivalent français, ce dernier
semble ktre un djlire. Dans son livre, Jean-
Claude eudin prend prjcisjment l’exem-
ple de la conscience: on n’est pas prkt de
faire une machine consciente pour l’in-
stant (comme dans ¹Transcendanceº, film
de 7ally Pfister sorti en Ó014, dans lequel
un scientifique en phase terminale tjlj-
charge son esprit sur un ordinateur, ce qui
lui accorde un pouvoir au-delD de ses rk-
ves), c’est pourquoi imaginer que l’on peut
simuler notre esprit dans une machine, de-
meure pour le moment dans l’imaginaire
de la science-fiction. a volontj djmiurgi-
que de l’homme, son rjflexe promjthjen,
son jlan vers l’immortalitj et la toute-puis-
sance ainsi que ses tendances au pygma-
lionisme sont, pour le moment encore, en-
travjs, canalisjs par les salutaires limites
de la science proprement dite, mkme si, au
croisement des bio- et nanotechnologies,
de l’intelligence artificielle et de la roboti-
que, la science-fiction d’hier devient cha-
que jour rjalitj.
Cerqui Ducret (D.), ¹De la mjmoire extj-
riorisje D la mjmoire prophjtiqueº, ,evue
europjenne des sciences sociales, tome
Î6, nc 111, 1998, Droz, Genmve É Paris, p.
1x7-169.
Cerqui Ducret (D.), op. cit., p. 166.
Bachelard (G.), ¹ a Psychanalyse du feuº,
Paris, Gallimard, coll. ¹Folio essaisº, 1949,
p. Î0-Î1.




