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N°168
des goliards (…) Nous avions le sentiment
que notre subjectivitj jtait souveraine,
qu’elle jtait identique D l’histoire – nous
aurions pu payer cher cette illusion.“
C’est dans la djcennie et pour la gjnjra-
tion suivantes, celle dont je suis, que l’illu-
sion a tournj au mythe, qu’elle s’est cris-
tallisje autour des matres D penser, Marx,
Freud, Marcuse, Reich, Althusser, Debord,
Vaneigem (qui ne voulait pas en ktre un,
de gourou), c’est alors qu’a jtj repris le
flambeau de ce qui avait jchouj en mai
68: on allait voir ce qu’on allait voir. Et ce
furent les annjes de plomb, la fureur gau-
chiste, la djrive terroriste, la justice som-
maire des groupuscules de droite comme
de gauche, l’impasse du passage D l’acte
sanglant, toute une montje aux extrkmes
qui sonna le glas des utopies rjvolution-
naires. Il est vrai que l’enlisement de la
guerre au Vietnam, que Che Guevara sa-
crifij sur l’autel de la cause des peuples,
que la normalisation du printemps de Pra-
gue et l’holocauste de Jan Palach, avaient
annoncj la couleur; le coup de gr@ce allait
venir de „L’Archipel du Goulag“ de Solje-
nitsyne et des rjvjlations de Simon Leys
sur la Chine maoste qui avait tant subju-
guj les avant-gardes et la jeunesse
soixante-huitarde. Si l’on avait djmontj
les vieilles hijrarchies, djconfit le patriar-
cat, djmonjtisj le sacrj, accjljrj la dj-
christianisation, l’on s’jtait convaincu que
la connerie mmne le monde, qu’il n’y a rien
D faire, un diagnostic confirmj aujourd’hui
de faXon jclatante. D’oÙ, pour les djcen-
nies post 68, aprms un dernier baroud
d’honneur, la rjsignation houellebec-
quienne m@tinje de mjlancolie et d’im-
puissance.
Mai 68, que je n’ai donc vjcu que par pro-
curation, n’a pas jtj 1830 ni 1848, encore
moins une resucje de 1Ç89, ce n’a pas jtj
le changement de rjgime dont rkvent l’in-
surrection et l’embrasement rjvolution-
naire. Le socialisme s’est reconverti, sous
Mitterrand, au libjralisme, le proljtariat a
disparu des radars. La parenthmse anar-
chiste et libertaire s’est vite refermje, ar-
raisonnje par le reniement et le dogma-
tisme de la vingt-cinquimme heure. Les
Saint-Just et les Robespierre des barrica-
des ont retournj leur veste et sont devenus
les mandarins rjactionnaires du patronat
et de la haute finance.
Cinquante ans plus tard, c’est le purita-
nisme qui, contrairement aux apparences,
reprend ses antiennes autoritaires et puni-
tives. Le fjminisme a recadrj la femme
comme mmre avec droit au GPA et D
l’avortement, mais ses rjfjrences, malgrj
l’enfumage du genre et d’indjniables pro-
grms, restent celles de la bourgeoisie tant
honnie. La socijtj de consommation et ce
que Michel Onfray appelle sa „multitude
de barbaries libjrales prolifjrantes“, si vio-
lemment contestjes, ont gagnj la partie.
Les grandes espjrances d’une aube nou-
velle sont retombjes comme un soufflj,
rattrapjes par le cynisme de la bien-pen-
sance. Les idjologues de l’alijnation se
disputent les rogatons du profit et chan-
tent les bienfaits de l’austjritj, mais pour
les autres.
Partout s’opmre le retour au nihilisme qui,
depuis plus d’un simcle, n’en finit pas de
mourir de sa belle mort. C’est peut-ktre
pour cette raison que Raymond Aron avait
trouvj le mouvement de Mai 68 anachro-
nique. La rjvolution n’avait pas su penser
le nihilisme de l’histoire, „oÙ tout est per-
mis, sauf la vie“, comme l’explique si bien
Raoul Vaneigem. Njanmoins, Mai 68 fut D
certains jgards un coup de gjnie, dans la
mesure oÙ l’on y fit raisonner et rjsonner
haut et fort un inextinguible djsir de li-
bertj, djsir qui est en chacun sa meilleure
part, qui est la djfinition mkme de son hu-
manitj. Un vent donc de libertj, D djfaut
d’en ktre l’avmnement.




