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cce£t aiƒu

N°169

tout est gratuitj, don, accueil, recueille-

ment, insigne jvjnement de la vjritj que

Heidegger djcrit comme un laisser ktre,

une sauvegarde de ce qui est vivant. Nous

ne pensions pas D l½avenir. L½avenir se rj-

vjlait et se retirait dans les clairimres pro-

fondes du dire pojtique, dans les replis de

son avmnement. C¼jtait dans le monde

d½avant.

Un monde qui n½est plus, qui ne reviendra

peut-ktre plus. Je crois que le basculement

a eu lieu dans les annjes 80, quand il s½est

agi d½aligner l½universitj sur le modmle en-

trepreneurial, quand, dans le cadre de ce

que Rjgis Debray appelle ironiquement

„l½Euroland“, la langue est devenue celle

de „la gestion comptable et financimre“.

Michel Onfray situe la catastrophe dans

l½immjdiat aprms È8. Il voit l½jcole, et de

proche en proche l½universitj, devenir un

„lieu de formata-

ge“, „l½anticham-

bre de la pro-

duction“, oÙ seu-

le „la rentabilitj

fait la loi“. Citant

Raoul Vaneigem,

il rappelle ce que

prjconisait

en

1991 la Commis-

sion europjenne

au sujet de l½ens-

eignement supj-

rieur: „Elle y re-

commandait aux

universitjs de se

comporter com-

me des entrepri-

ses soumises aux

rmgles concurren-

tielles du mar-

chj. Le mkme

document expri-

mait le v u que

les jtudiants fus-

sent traitjs com-

me des clients,

incitjs non D ap-

prendre mais D

consommer.“

Aux lois du mar-

chj, D l¼jnigmatique idjologie de la con-

currence, devait rjpondre sa novlangue

pjdagogique, qui parle de computation, de

compjtition, de virtualisation de la rjalitj,

de numjrisation sans queue ni tkte. En

199Î, la Commission rjcidivait et enfon-

Xait le clou. „Il faut, c½est le mkme Onfray

qui me l½apprend, former des ressources

humaines pour les besoins exclusifs de

l½industrie“. Cela impliquait qu½on passe D

la trappe les disciplines qui jusque-lD fai-

saient le contenu des sciences humaines,

l½abandon du grec et du latin, l½jlimination

des programmes des grands jcrivains et

philosophes, le bousillage – toujours en

cours – de la langue. L½arraisonnement des

jtudes universitaires par la finance et

l½jconomie allait djclencher une frjnjsie

de rjformes toutes les unes plus ahurissan-

tes que les autres, avec comme cerise sur

le g@teau l¼jtrange et opaque classement

de Shanghai qui fait croire D une objective

et utile, mais en rjalitj mercantile, jmula-

tion entre les universitjs. Le rjsultat ne

s½est pas fait attendre: aprms la massificati-

on, des amphis pleins D craquer, des pro-

fesseurs djbordjs, un taux jlevj d¼jchecs,

le co×t des jtudes et les frais d½inscription

si ce n½est dissuasifs du moins drastique-

ment augmentjs, des t@ches administrati-

ves autant ridicules que kafka‹ennes et

que Flaubert n½aurait pas manquj d½ajou-

ter D son Dictionnaire de la bktise. Les in-

jgalitjs qu½on voulait chasser par la porte

sont tout aussitžt revenues par la fenktre.

La rjcente crise provoquje la loi sur l½ori-

entation et la rjussite des jtudiants

(ORE), par la sjlection qu½elle prjconise D

l½entrje de l½universitj, ne fait qu½entjriner

et institutionnaliser une logique marchan-

de qui produira, c½est ce que djnonce un

collectif d½enseignants, „une hijrarchie des

jtablissements, une valeur diffjrentielle

des diplžmes et, D moyen terme, rien

n½empkchera les universitjs de facturer li-

brement les diplžmes qu½elles djlivrent.“

Trop d¼jtudiants, trop de disciplines, trop

d½argent investi, trop de gabegie, il jtait

temps de djgraisser tout Xa.

Dans le monde d½avant – je l½idjalise sans

doute, mais il le faut bien pour cristalliser

–, les jtudes relevaient encore de ce que

les Anciens appelaient l½otium, pratique si

l½on peut dire de la mjditation et de la

contemplation, de la fkte et du djs uvre-

ment. Les Anciens l½opposaient au bellum,

D l½ars bellica (l½art de la guerre) et bien s×r

au negotium, d½oÙ vient le mot njgoce,

donc au travail entendu de faXon njgative,

parce qu½ils le trouvaient tout simplement

djgradant et immoral, tandis que les uv-

res de l½esprit, le loisir studieux et le go×t

de la beautj leur semblaient fondamen-

taux pour former l½homme, pour justifier

son humanitas. C½est par-lD que l½otium

jtait aussi politique. Notre jpoque qui,

dans son arrogance, valorise le travail et la

valeur marchande de tout et de n½importe

quoi, a perdu, on le constate navrj, cette

exigence de haute culture. L½universitj qui

jtait l½athanor oÙ se formait l½homme en

puissance d½une vie active jpanouie, est

devenue, pour reprendre l½amusante for-

mule de Rjgis Debray, le creuset nausjeux

de „diplžmjs djplumjs“.

On y brasse beaucoup d½air, mais en mj-

phitique monnaie sonnante et trjbuchan-

te, pour magnifier, sur la foi du marchj,

l½incompjtence

et le savoir rjduit

D sa portion con-

grue. L½ignoran-

ce ainsi program-

mje est donc

censje devenir la

rmgle.

Montai-

gne, qui avait

une dent contre

l½enseignement

scolastique, vou-

lait des tktes bien

faites, c½est-D-di-

re capables de

penser le savoir,

plutžt que bien

pleines, on sent

que ce ne sera ni

l½un ni l½autre. Le

monde qu½on

souhaite est un

monde sans al-

ternative, unifor-

misj, comptable

(Rjgis Debray

parle des „comp-

tables fous de

Bruxelles“),

au

fond mjprisable

dans ses tenants

et aboutissants. Cela me rappelle une

chanson du tout djbut des annjes 70, inti-

tulje „Mes universitjs“. Elle jtait chantje

par Philippe Clay – qui se souvient encore

de Philippe Clay alors fort D la mode¶ –

qu½on considjrait comme un artiste rjac-

tionnaire. Il se moquait gentiment des soi-

xante-huitards en rappelant que lui, ses

jcoles, ses „universitjs“, il les avait faites

dans la Rjsistance pendant la guerre. La

vjritable jcole, celle qui comptait D ses

yeux, jtait l½jcole de la libertj.

Il n½avait pas tort, mais il se trompait sur

un point. Dans le monde d½avant, du

temps de l½jtude et du loisir cultivj, l½oti-

um, D la fois contemplation et active sau-

vegarde du savoir, jtait lui aussi une forme

de rjsistance, un exercice quintessencij de

la libertj.

Mi\Œol do Montaiƒno