’ai djcidj d’aller voir „The -qua-
re“ de Ruben &stlund parce que
j’avais entendu dire qu’il parlait
d’art contemporain.
jnjrale-
ment, je suis peu attirj par les
films qui s’adonnent au sujet, ni
par les biopics djdijs D de grands artistes.
Dans ce domaine, je prjfmre les reportages,
sobres et sans jdulcorations romanesques,
sur un thmme prjcis, un artiste, une uvre
en particulier. Mais le fait que „The -qua-
re“ ait eu la palme d’or D annes m’a intri-
guj, de mkme que l¼jcart entre les jloges
d’une part, d’autre part les critiques acer-
bes qui m¼jtaient vaguement parvenus. En
me rendant au cinjma, je n’attendais rien
et je n’avais pas lu le synopsis.
Or, dms les premimres scmnes, il m’est appa-
ru jvident que ce film ne parlait aucune-
ment d’art, pas plus que le prjcjdent film
du mkme rjalisateur, -now Therapy Tu-
rist®, ne parlait de ski. Le musje d’art con-
temporain ici le 8-Royal Museum D
-tockholm, qui n’existe pas, contraire-
ment au Moderna Museet® et son conser-
vateur hristian laes Bang® permettent
tout au plus D &stlund de cadrer son sujet,
en l’occurrence le fossj grandissant entre
l¼ktre et le paratre dans la socijtj sujdoi-
se, mais cela est valable pour le monde en-
tier® et les contradictions de plus en plus
jvidentes qu’il engendre dans la vie de
tout un chacun.
L’interview du djbut donne le ton: visible-
ment peu prjparje, Anne, la journaliste
amjricaine Elisabeth Moss® avec laquelle
hristian couchera plus loin dans l’histoi-
re, demande D ce dernier d’expliquer une
phrase qu’elle a lue sur le site du musje.
La phrase jtant sortie de son contexte, la
journaliste rend jvidemment le conservat-
eur ridicule elle ne l’est pas moins que lui
d’ailleurs, c’est l’avantage de la fiction que
de le montrer, dans la vraie vie, le tjlj-
spectateur ne pourrait s’en rendre compte,
puisque la journaliste serait derrimre la ca-
mjra®. En effet, comment parler sjrieuse-
ment d’art dans une interview tjljvisje de
quelques minutes¶ &stlund semble d’em-
blje vouloir indiquer les limites de la mj-
diatisation de l’art et la contradiction entre
l¼jcrit q qui permet d’argumenter, de faire
des rjfjrences q et l’image tjljvisuelle qui
ne vise que l’effet immjdiat et l¼jmotion.
De fait, dans le reste du film, il ne sera
plus vraiment question d’art, mais seule-
ment de la manimre dont on le traite, on
l’utilise et on en abuse.
&stlund se djlecte D utiliser le monde de
l’art contemporain, car l’art ancien voire
moderne, plus consensuel, ne suscite gum-
re de djbats passionnjs, on l’admire, c’est
tout® comme mjtaphore pour exposer son
propos: ce petit cercle cosmopolite, bran-
chj, surmjdiatisj et riche concentre, peut-
ktre plus que tout autre, les tensions inhj-
rentes D la socijtj actuelle. Il y a l’hjritage
symbolique de l’art qui, pour beaucoup,
reste une activitj humaine particulimre en
ce qu’elle vjhicule, depuis la philosophie
antique, l’idje d’une part d’insaisissable,
d’une relation priviljgije avec le divin,
avec l’incommensurable ou avec une quel-
conque essence invisible. Pourtant, la fi-
nanciarisation D laquelle est soumis l’art
depuis des annjes racornit ce capital sym-
bolique comme une peau de chagrin: elle
en fait de plus en plus un produit mar-
chand comme un autre, certes trms cher,
mais finalement njgociable en espmces
sonnantes et trjbuchantes. En banalisant
ainsi la relation avec l’incommensurable,
la spjculation sur l’art le djpossmde de ce
qui le rend djsirable, d’oÙ la njcessitj de
faire grimper les prix jusqu¼D l’absurde et
au ridicule® pour prjserver, artificielle-
ment, l’illusion de l’insaisissable. Et d’oÙ
aussi la triste et insatiable aviditj des col-
lectionneurs qui s’enferment eux-mkmes
dans cette spirale morbide.
Par ailleurs, le musje est le lieu autour du-
quel gravitent les diffjrentes sortes de spj-
cimens humains qu¼&stlund veut djcrire.
hristian d’abord, qui incarne la bonne
conscience de l’intellectuel arrivj, avec sa
cjljbritj mjdiatique et ses petitesses per-
sonnelles il suit la mode jcologique en
roulant en voiture jlectrique, il est tiraillj
entre sa compassion et son mjpris pour
les exclus et les faibles, il vit de relations
affectives superficielles, mkme avec ses en-
fants®. Par son rle au musje, il incarne la
rjussite - c’est lui la figure de proue de
l’institution, il donne des confjrences de
presse, il a du succms auprms des femmes -
alors qu’en rjalitj, il est le subordonnj de
la directrice qui elle, contrairement D lui,
simge au conseil d’administration. -ur ce
point aussi, l’observation du rjalisateur est
pertinente: dans les musjes, les professi-
onnels de l’art tendent D ne plus ktre que
les interprmtes de la volontj des vjritables
dirigeants dont les apparitions sont discrm-
tes, mais djcisives, et dont les soucis sont
trms jloignjs des vjritables prjoccupations
artistiques. Dans tout le film, &stlund se
plait D montrer que hristian n’est qu’une
faXade - consentante, il faut le dire - pour
le musje, et lorsqu’il faudra un bouc
jmissaire, il sera tout naturellement l’ani-
mal sacrifij.
ar un scandale va jclater, et il viendra
d’un cabinet chargj de la communication
de l’exposition que hristian est en train
de prjparer. Ici aussi, ce n’est pas tant
d’art qu’il s’agit, mais de la prjtendue li-
bertj qu’il permet par rapport aux consen-
sus mous ambiants, et de sa soumission
aux lois de l’audimat. Les jeunes commu-
nicants, en effet, ne connaissent que la
dictature du buzz: ils mettent en ligne une
vidjo trms efficace elle pose du moins une
question intjressante: „+uel degrj d’inhu-
manitj faudra-t-il atteindre pour toucher
votre humanitj¶“® mais socialement, jthi-
quement et philosophiquement myope,
autiste mkme. Elle n’objit qu’aux logiques
mjdiatiques q qui s’adressent aux jmoti-
ons primaires et n’honorent gumre l’intelli-
gence humaine q et place le conservateur
dans une situation intenable qui l’oblige D
djmissionner.
Enfin, &stlund imagine une scmne d’an-
thologie en mettant en scmne un dner de
gala rjunissant les riches mjcmnes du mu-
sje dans un djcor de pacotille et de faus-
ses dorures. Pour jgayer cette soirje d’un
ennui que l’on devine grand, une perfor-
mance par „l’artiste Oleg“ Terry Notary®
est organisje q j’y vois une rjfjrence claire
au Russe Oleg Kulig qui, lors d’une perfor-
mance oÙ il se prjsentait en chien mj-
chant tenu en laisse, avait mordu D la jam-
be une personne un policier qui le tra-
nait vers le panier D salade pour l’emme-
ner au commissariat si je me souviens
bien® D la fin des annjes 10. L’assistance
guindje est prjvenue par un message enre-
gistrj diffusj par haut-parleurs: elle est
dans une jungle, elle sera confrontje D un
animal sauvage et pour chaque individu,
la meilleure djfense sera de se fondre dans
la masse. Au djbut, on entend encore des
rires, mais lorsque le „gorille“ devient vio-
lent, tout le monde se tait et baisse les
yeux. Lorsqu’un convive rjagira enfin
pour venir en aide D sa femme en train de
se faire violer, tous les hommes se ruent
sur „l’animal“ en criant „D mort!“ q ne
croyant plus D une performance artistique
et ayant confondu l’art et D la rjalitj¶ - fai-
sant ressortir de plus belle la bestialitj en-
fouie sous leurs costumes civilisjs.
Il est jvident qu’il ne s’agit pas ici d’une
performance rjelle: elle n’existe que pour
ce film et c’est pour cela qu’elle est rjus-
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