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N°165
marqué l’histoire de la réflexion sur l’art,
selon lesquelles tout objet est éligible au
registre des uvres d’art, quelle que soit
son origine, quelle que soit son époque, si
elle s’inscrit dans ce dialogue de l’homme
et d’un objet avec lequel il entre en réso-
nance. Il soutient par ailleurs que le mon-
de de l’art est composé des uvres qu’une
époque crée et de celles qu’elle adopte ou
reconnat parce qu’elle croit les compren-
dre et leur restitue un sens, et que les uv-
res du passé ou exotiques déterminent la
compréhension des uvres contemporai-
nes et réciproquement. Toutes ces consi-
dérations éclairent les collections du Lou-
vre Abu Dhabi.
Réparties en douze galeries (de „Premiers
villages“ à „1ne scène globale“ en passant
par „Premiers grands pouvoirs“, „Civilisa-
tions et empires“, „Religions universelles“,
„Les routes asiatiques des échanges“, „De
la Méditerranée à l’Atlantique“, „Le mon-
de en perspective“, „ la cour des
Princes“, „1n nouvel art de vivre“, „1n
monde moderne ?“ ainsi que „La moder-
nité en question“), elles se fixent pour ob-
jectif, comme le souligne ean-Luc Marti-
nez (Président-Directeur du Musée du
Louvre) dans l’Avant-propos du catalogue
de l’exposition, la „présentation interdisci-
plinaire des collections publiques françai-
ses, dans le but de les montrer sous un
jour différent à un nouveau public“. Ce
musée propose donc un autre regard: les
dialogues artistiques plutt que le récit tra-
ditionnel de l’histoire de l’art. Il s’agit de
„faire glisser le champ des incontourna-
bles, des icnes traditionnelles vers d’au-
tres domaines, d’autres thèmes, en phase
avec le monde ouvert d’aujourd’hui qui
bouscule les habituels canons artistiques
euro-centrés. Le Louvre Abu Dhabi révèle
d’ailleurs ses propres icnes, telle l’idole
de actriane (o) dont la beauté mysté-
rieuse a traversé les millénaires“ ( ean-
François Charnier, Directeur scientifique
de l’Agence France-Muséums). Cette sta-
tuette,
nommée chaleureusement
„Princesse“ de actriane, pas plus haute
que la largeur d’une main ouverte, est une
uvre créée en Asie centrale au début du
deuxième millénaire avant .-C. Ainsi, par-
mi les nombreuses uvres exposées, l’in-
térêt du visiteur pourrait être suscité par le
vase à décor de doubles haches ( rèce,
Crète? vers £xää-£4xä avant .-C., visible
dans la galerie „Premiers grands pou-
voirs“): les doubles haches sont à la fois
symboles de vie et de renaissance lors-
qu’elles sont associées à des motifs végé-
taux.
cela pourraient s’ajouter un cou-
vercle de sarcophage d’inspiration grecque
(Liban, vers 4xä-4ää avant .-C.), la tête
d’un empereur romain (fragment de statue
monumentale, Italie, Rome, vers Óää après
.-C.) qui, portant une barbe inspirée des
philosophes grecs pour se donner sans
doute plus de profondeur, semble ironi-
quement contempler son tragique destin,
les différentes têtes de ouddha que l’on
peut observer dans la section „Religions
universelles“, les Vierges à l’enfant de
Traini et de ellini, les portraits de
princes, les statues d’Antonio Canova qui
proclament la force de l’inspiration anti-
que dans l’art occidental, tout en expri-
mant la confiance dans un avenir conqué-
rant, etc. Ces quelques exemples montrent
qu’une des fonctions que remplit l’art est
de franchir les siècles et de porter le té-
moignage du passé: „L’art est l’ensemble
des images que la création humaine a op-
posé au temps“, comme l’a écrit osé-Ma-
ria de érédia. Les statues survivant aux
religions et les médailles aux empires, l’art
devient par conséquent un facteur de com-
munication unique entre tous les humains
de la Terre, par-delà les différences de cul-
tures, de langues et de frontières. Dans
une telle optique, le musée Louvre Abu
Dhabi met en avant, dans sa section „La
modernité en question“, le fait qu’au 88e
siècle, les idées de modernité et de progrès
que l’Occident industriel et colonial a dif-
fusées sur l’ensemble de la planète sont re-
mises en cause. Les deux guerres mondia-
les et les décolonisations ébranlent un
grand nombre de certitudes. 1ne idée-clef
est que la création artistique est à cette
image,
constamment réinventée et
ponctuée de ruptures et des gestes radi-
caux tels que les abstractions, le ready-ma-
de ou l’imaginaire surréaliste. Par ailleurs,
la dernière section –„1ne scène globale“ –
ne manque pas de rappeler qu’en ce début
de 88Ie siècle, la diffusion instantanée et
l’omniprésence des images télévisuelles et
d’Internet mettent en abyme la représenta-
tion du monde. Les créations sont ainsi
devenues les miroirs d’un collectif agité
par les questions d’identité, d’un moi com-
me récit et du souci d’une planète devenue
fragile. Autant de questions existentielles
que cette partie des collections nous aide
non seulement à mettre en perspective,
mais encore à poser, comme depuis l’aube
de l’humanité.
Comme l’on sait, la question du musée a
longuement interrogé André Malraux („Le
Musée imaginaire“): sa réflexion porte sur-
tout sur sa vocation, sa destinée car il as-
signe au musée une fonction qui transcen-
de le cadre historiquement et traditionnel-
lement attribuée à ce lieu culturel. Pour
lui, le concept de musée dépasse en effet
la simple mise à disposition auprès du pu-
blic d’objets ou d’ uvres d’art. Il est ce
qu’est la peinture pour Léonard de Vinci:
une „cosa mentale“. Il assigne donc une
dimension eschatologique au musée, se te-
nant éloigné des questions pratiques habi-
tuellement traitées sur le sujet car, pour
lui, „le musée est le lieu du seul monde qui
échappe à la mort“. En dessinant une rela-
tion nouvelle avec les uvres d’art – dia-
chronique et „a-géographique“ –, le musée
Louvre Abu Dhabi constitue, sur le plan
du patrimoine artistique, architectural et
conceptuel, une essentielle redéfinition
des rapports unissant l’homme et l’art au
88Ie siècle.
Louvre Abu Dhabi




