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cce£t aiƒu

N°165

qui donne du sens à ce qui n’en a pas.

Ce que pense Marcel Proust de l’art, dans

une page fameuse d¼ „ la recherche du

temps perdu“, pourrait s’appliquer à toute

sorte de patrimoine: „ râce à l’art, expli-

que-t-il, au lieu de voir un seul monde, le

nžtre, nous le voyons se multiplier, et au-

tant qu’il y a d’artistes originaux, autant

nous avons de mondes à notre disposition,

plus différents les uns des autres que ceux

qui roulent dans l’infini et, bien des siècles

après qu’est éteint le foyer dont il émanait,

qu’il s’appelât Rembrandt ou Vermeer,

nous envoient encore leur rayon spécial.“

C’est l’intelligence de ces mondes à cha-

que fois ondoyants et divers que Proust

appelle la „vraie vie“. Elle nous arrive par

la connaissance du passé et de notre pro-

pre passé.

L’histoire a connu bien des fureurs de-

structrices et iconoclastes, des mises à sac

systématiques, des autodafés ourdis par les

ennemis déclarés de toute forme de cultu-

re. chaque fois, quand on a visé les ouv-

rages, on a fini, comme l’observe enri

eine, par s’en prendre aux hommes: „Là

où on br×le les livres, on finit par br×ler

les hommes“, écrit-il. Faire table rase, ce

n’est pas seulement rejeter le monde tel

qu’il f×t, ce n’est pas non plus imaginer le

monde tel qu’il devrait être, c’est avant

tout y rendre l’homme lui-même superflu.

Ce qu’on nomme patrimoine recouvre un

large éventail de domaines, aussi différents

que les beaux-arts, les belles-lettres, l’ar-

chéologie, l’industrie, la musique, etc. Ar-

rêtons-nous un instant au patrimoine ur-

bain et architectural. Sans doute n’est-ce

que récemment que l’on a pris conscience

de son importance. e dirais que cela com-

mence à la Renaissance, mais il semble

que ce soient surtout les fouilles faites sur

le site de Pompéi qui marquent un tour-

nant. Au 8I8ème, c’est grâce à Victor u-

go et à son roman, „Notre-Dame de Pa-

ris“, que l’on redécouvre le Moyen-âge et

que l’on s’emploie à sauver de la ruine les

splendides cathédrales gothiques. De

grands chantiers de restauration, conduits

tambour battant, par Viollet-le-Duc, sont

ouverts sur tout le territoire. Ces restaura-

tions, parfois arbitraires, respectent pour-

tant le caractère des anciens monuments

et tâchent de les conserver, si j’ose dire,

dans leur jus.

Peut-on penser la même chose en regard

de ce qui se pratique aujourd’hui? Ne

voit-on pas plutžt s’opérer le contraire?

Tantžt on parle de réhabiliter, de réaf-

fecter, de reconvertir, de recycler, tantžt de

se réapproprier et de moderniser le patri-

moine. Tout ce vocabulaire, qui sent fai-

sandé d’euphémisme et de langue de bois,

en dit long sur la nature de ces opérations

de sauvegarde, car ce qui se passe le plus

souvent, c’est qu’au nom de ce funeste

esprit d’innovation et d’audace, l’on sacca-

ge plus qu¼à son tour, l’on dégrade et dila-

pide, l’on brade à l’encan, l’on détruit du

patrimoine les harmonieux équilibres. Ce

que plusieurs générations de bâtisseurs

avaient patiemment créé de beauté est

d’un trait de plume et de bulldozer réduit

à néant. Qu’on se donne la peine de voir,

à titre d’exemple, ce qu’il reste du beau

jardin des Tuileries ou de ce qu’on a fait

de la cour Visconti du Louvre. On frémit

d’horreur quand on découvre les transfor-

mations de la rue de Rivoli concoctées, en

son temps, par l’architecte antisémite et

fasciste Le Corbusier. Comme il y a le révi-

sionnisme en matière d’histoire, il y a celui

qui touche le patrimoine. L’ennui, avec

ces démolisseurs et iconoclastes, c’est en-

core leur tranquille suffisance: ils se van-

tent de leurs méfaits.

quoi peut servir le patrimoine, si ce n’est

à s’entourer de beauté. ant écrit, dans la

„Critique de la faculté de juger“, que le

beau est ce qui plaŠt sans concept, qu’il est

une finalité sans fin. Il satisfait l’esprit par

sa plasticité et sa gratuité mêmes. Au fond,

le beau ne peut être d’aucun usage, il ne

peut avoir de fin utilitaire.

C’est ce sens de la beauté qu’il convien-

drait de préserver dans tout ce que peut

offrir le patrimoine. Thucydide fait dire à

Périclès que les Athéniens aiment „sans

extravagance la beauté“ et qu’ils philoso-

phent „sans mollesse“. Ils vivent „dans et

par l’amour du beau“, commente le philo-

sophe Cornelius Castoriadis. C’est pour-

quoi ils ont été capables d’inventer la dé-

mocratie. Tout le contraire donc des théo-

craties et autres mondes totalitaires qu¼à

coups d’assassinats et de destructions veu-

lent nous imposer les iconoclastes de tou-

jours.

La cour Visconti du Louvre