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\\e£t aigu

N°167

tre autres, une neutralisation des illusions

idjologiques divers et transformation acti-

ve du contexte social.

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+ue reste-t-il de toutes ces conceptions de

la libertj au jour d’aujourd’hui, c’est-D-dire

D l’heure de „l’homo digitalis“ bercj par

les illusions du tout numjrique? Prenons

un exemple probant: la libertj d’expressi-

on, que l’on considmre en gjnjral – et par

djfinition – „libertifmre“ (c’est-D-dire por-

teuse de libertj). lle est considjrje com-

me un droit fondamental, comme on peut

le lire par exemple sur le site de l’Unesco:

„ a libertj d’expression est le fondement

de toute djmocratie.

e mandat de

l’U SCO repose sur la protection et la

promotion de la libertj d’expression, que

ce soit en ligne ou hors ligne. ’Acte con-

stitutif de l’Organisation invite les tats

membres D travailler ensemble pour pro-

mouvoir la connaissance et la comprjhen-

sion mutuelles des peuples D travers la li-

bre circulation des idjes, par le mot et par

l’image“

(https:ÉÉfr.unesco.orgÉ

70yearsÉli-

berteÚdexpression). a libertj d’expression

et d’information constituent, selon cette

conception, les piliers d’une socijtj saine

et djmocratique sur lesquels repose la

croissance sociale et jconomique: ils per-

mettent la libre circulation des idjes - nj-

cessaire D l’innovation - et renforcent la re-

sponsabilitj et la transparence.

De ce point de vue-lD, le numjrique, D

commencer par Internet, semble constitu-

er un extraordinaire djmultiplicateur car il

offre une tribune quasi infinie D l’homme

de la rue, qui peut cependant aller jusqu‘D

djverser toutes les poubelles de la pensje

sur la Toile. a premimre question que l’on

est en droit (et mkme en devoir) de se po-

ser est la suivante: trop de libertj ne tue-

t-il pas la libertj? Cette premimre question

en appelle deux autres: faut-il domestiquer

Internet? Mais peut-on seulement domes-

tiquer Internet? es rjsultats d’une jtude

de l’Universitj d’Oxford (publije en juin

2017,

http:ÉÉcomprop.oii.ox.ac.ukÉwp-

contentÉuploadsÉsitesÉn9É2017É06ÉCase-

studies- xecutiveSummary.pdf) sont sans

appel pour les rjseaux sociaux au point

d’affirmer que „la propagande informati-

que est D prjsent l’un des outils les plus

puissants contre la djmocratie“. D’aprms

cette enqukte menje par douze cher-

cheurs, les rjseaux sociaux sont largement

utilisjs par les gouvernements pour diffu-

ser leur propagande, djsinformation ou

manipulation. Ces chercheurs ont ainsi

jtudij l’usage de ces plateformes par les

gouvernements de neuf pays ( tats-Unis,

Chine, ,ussie, Pologne, Brjsil, Canada,

Allemagne, Ukraine et Ta‹wan). Gr@ce D

des dizaines de millions de publications

mis en ligne sur sept rjseaux sociaux diffj-

rents (Twitter, Facebook, ,eddit, etc.), ils

ont jgalement confirmj que la diffusion

„des mensonges et de la djsinformation“,

issus de la propagande traditionnelle, est

favorisje notamment par les algorithmes

de Facebook et de Twitter.

Comment penser aprms cela que notre opi-

nion, qui – nous le savons au moins de-

puis Platon (pour qui cette dernimre, en

tant que telle, n’est jamais „vraie“ D pro-

prement parler) – n’a pas en soi une gran-

de valeur, puisse ktre la traduction d’une

autonomie du jugement ayant vocation D

jtablir les diffjrents pouvoirs de l’ktre (sur

lui-mkme, sur les choses et sur la socijtj)?

’est-elle pas non seulement surveillje et

corsetje, mais encore calibrje et formatje

par un rouleau compresseur idjologique

comme l’explique en djtail l’essai aussi ef-

frayant qu‘jdifiant de Marc Dugain et de

Christophe abbj, „ ’Homme nu.

a

dictature invisible du numjrique“ (PlonÉ

,obert affont, 2016)? es deux auteurs

djmontrent qu’en nous connectant, nous

nous croyons autonomes, libres, alors

qu’en rjalitj nous nous soumettons D la

machine. a communication objit D des

rmgles, les messages sont formatjs, la rela-

tion so-

ciale est

program-

mje: l’al-

gorithme

dessine

les con-

tours de

notre

identitj

numjri-

que.

ous

subis-

sons la

grande

illusion

de ne

plus ktre jamais seuls parce que le

rjseau va tous nous connecter - l’hyper-

connexion nous donnant le sentiment

d‘ktre relijs aux djpens des frontimres. Ils

soulignent par ailleurs que l’explosion

actuelle de la technologie numjrique non

seulement change notre faXon de vivre et

de communiquer, mais encore altmre notre

cerveau rapidement et profondjment,

comme par un phjnommne „d’hypnose nu-

mjrique“. ous perdons ainsi notre capa-

citj D nous concentrer et D rjfljchir, c’est-

D-dire notre esprit critique, et devenons

plus manipulables. ’homme est ainsi dj-

boussolj dans le temps mais aussi dans

l’espace. Plus grave encore, la machine se

souviendra D sa place pour que son cer-

veau ainsi djchargj puisse se consacrer D

d’autres t@ches. Or en externalisant notre

mjmoire, nous risquons d’altjrer une qua-

litj purement humaine, l’imagination (qui

se nourrit du vjcu jmotionnel gravj dans

notre cerveau). ,jduit D des quantitjs me-

surables, l’homme, s’il ne veut pas ktre

remplacj par l’intelligence artificielle de

l’homme de demain que dessine Google -

une sorte d’homme digital robotisj? – ne

devra-t-il pas lutter contre la baguette ma-

gique qui fait disparaŠtre la notion mkme

d’effort – le clic, et ainsi rjsister au carcan

du numjrique?