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N°167
l’efficacitj de la convention, oÙ chacun
abandonnait son droit de se gouverner
soi-mkme pour le djljguer D une seule
personne ou un groupe de djcideurs, on
sent bien qu’une fois le droit cjdj, l’abus
de pouvoir, comme c’est la pente naturelle
de tout pouvoir, n’est pas loin. Hobbes, du
reste, l’admet quand il pense que les liber-
tjs ne djpendent que du silence de la loi.
Or quel champ d’activitj humaine peut-il
encore jchapper D la loi? +uels que soient
les garde-fous dont se dotent les systmmes
politiques oÙ l’autoritj jmane du peuple,
le ver d’un gouvernement discrjtionnaire
est djjD dans le fruit de la souverainetj na-
tionale. C’est le cas de figure qui, pour re-
prendre l’exemple de Giorgio Agamben, se
prjsente quand les djmocraties parlemen-
taires deviennent des djmocraties gouver-
nementales, quand la socijtj atomisje par
et D cause de l‘jgalitarisme (qui n’est pas
l‘jgalitj) s’enferme dans le communauta-
risme ou glisse vers le nivellement et l’uni-
formisation, quand les droits fondamen-
taux censjs protjger l’individu, comme le
droit D l’intjgritj de la personne, ne sont
plus garantis. C’est peut-ktre, pour en re-
venir D Tocqueville, parce que les gens
sont maintenus „dans l’enfance“, qu’ils
souscrivent, c’est jtonnant, D leur propre
servitude. Dans le cadre de la lutte antiter-
roriste, on a djclarj en France l‘jtat d’ur-
gence, devenu rapidement l‘jtat d’excepti-
on ou l‘jtat de simge. On a voulu l’instituti-
onnaliser en l’inscrivant dans la constituti-
on, comme si l’arsenal des lois existantes
ne suffisait pas pour endiguer l’offensive
terroriste. ’jtat d’exception, qui devrait
en principe ktre limitj dans le temps, sus-
pend le droit commun et les libertjs publi-
ques. On peut s’inquijter de ce qui, dans
une djmocratie, finit par ressembler D une
usurpation, puisque la souverainetj
change de main. „ st souverain, jcrit le ju-
riste Carl Schmitt, celui qui djcide de
l‘jtat d’exception.“ Si c’est le chef de l’exj-
cutif, on se retrouve alors dans une „dicta-
ture constitutionnelle“ qui contredit le
principe de ljgalitj et de proportionnalitj.
„ ’jtat d’exception, selon le mkme Carl
Schmitt, est toujours quelque chose de dif-
fjrent de l’anarchie et du chaos, et au sens
juridique, il existe encore en lui un ordre,
mkme si ce n’est pas un ordre juridique.“
Ce qui revient D dire qu’il est ljgal sans
ktre ljgal (est-il seulement ljgitime?), qu’il
s’agit d’un ordre juridique sans droit, ce
que Giorgio Agamben, qui commente, no-
tamment dans Homo sacer, le ci-devant
juriste, appelle un „ordre nu“. Situj entre
le politique et le droit, et plutt politique,
l‘jtat d’exception est une dangereuse me-
nace pour les droits fondamentaux, car il
touche aux droits politiques eux-mkmes de
la personne. On a vu ce que cela a donnj
D Guant?namo avec la djtention, au mj-
pris des conventions de Genmve, des isla-
mistes faits prisonniers en Afghanistan et
en Irak et considjrjs comme des combat-
tants illjgaux. De faXon gjnjrale, l‘jtat
d’exception s’autorise de ses pleins pou-
voirs pour considjrer n’importe qui com-
me suspect, pour incriminer des intentions
et punir de manimre prjventive, „indjpen-
damment de tout indice jtablissant la
commission d’une infraction“, prjcise le
collectif qui, en ce moment, soutient les
inculpjs issus de la mouvance anarcho-
autonome dans l’affaire de Tarnac. Or
qu’observe-t-on? +ue ces mesures d’ex-
ception sont tout D fait inefficaces pour
abattre le terrorisme.
n 19n0, alors que jo Ferrj chantait la
rjvolution, M. Valjry Giscard d’ staing,
prjsident de la ,jpublique, avait concoctj
une rjforme intitulje Sjcuritj et ibertj.
C‘jtait djjD l’idje, aprms les attentats terro-
ristes des annjes de plomb, de se doter
d’un „droit pjnal exorbitant“. a jeunesse
d’alors, sentant que la libertj ne pouvait
djpendre de la sjcuritj, qu’au contraire la
sjcuritj en restreignait gravement l’exerci-
ce, avait jtj vent debout contre la rjforme.
+u’en est-il aujourd’hui, oÙ le libjralisme
tend D djpolitiser le citoyen et D noyer les
conflits dans une vision irjnique du mon-
de globalisj? Il est vrai que, dans les an-
njes n0, la socijtj n‘jtait pas encore gan-
grenje par les nouvelles virales ou les fake
news, anesthjsije ou hystjrisje - c’est au
choix - par le conformisme djljtmre des rj-
seaux sociaux.




