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\\e£t aigu

N°162

n

es jlections – quelles qu½elles

soient – sont l½occasion de l½jtab-

lissement d½un intense et souvent

trop jphjmmre espace dialogique

entre ceux qui prjtendent D la

gouvernance de la citj et ceux

qui, dotjs de l½arme jlectorale, sont censjs

prjsider D leur destin politique.

Elles sont synonymes d½un espoir de re-

nouveau, d½une reconfiguration D gjomj-

trie variable de l½espace privj et public, et,

idjalement, d½une refondation du monde.

Elles sont souvent un moment d½jbullition

porteur de projets, crjateur d½une sorte

d½jnergie voire de synergie humaniste se

fixant pour objectif d½amjliorer la vie de la

citj et des citoyens. Or, la part d½unitj et

de paix D construire par la politique se

heurte non moins souvent aux limites et

aux apories d½une socijtj idjale. Politique

et utopie constitueraient-elles donc un

couple paradoxal voire antithjtique? Ces

deux entitjs ne se nourrissent-elles pas

l½une de l½autre en sorte d½asseoir les fon-

dements D la fois thjoriques et sociaux

d½un projet de grande envergure ?

„Utopie“ est d½abord le nom d½une Šle loin-

taine dans l½ uvre jponyme du savant, ju-

riste, thjologien et homme d½ tat anglais

Thomas More 1478-1535® dont l½influen-

ce s½est moins exercje sur l½jvolution de la

Rjforme en Angleterre que sur la crjation

d½un genre littjraire particulier: la descrip-

tion futuriste d½une socijtj idjale. Le titre

original de son uvre la plus cjlmbre, con-

struit d½aprms une racine grecque signifiant

„lieu qui n½est nulle part“ – ou topos, est

e optimo rei publicC statu, deµue noÛa

insula 1topia

„Au sujet de la nouvelle

forme de communautj politique et de la

nouvelle Šle d½Utopie“ – 1516®. L½utopie a

fini par devenir un mot de la langue cou-

ranteÆ et „utopique“ se dit souvent d½un

projet idjaliste dont la rjalisation serait

trms souhaitable, mais qui est complmte-

ment irrjaliste et impraticable. Dans le do-

maine de la thjorie politique, les libjraux

comme les socialistes attribuent D Thomas

More la paternitj de quelques-unes de

leurs idjes. Avec le dialogue sur la meil-

leure forme de gouvernement de l½

1topie

,

dont le livre second djcrit en djtail l½orga-

nisation de la vie communautaire des ha-

bitants d½une Šle imaginaire, et qui se prj-

sente comme un contre-modmle aux mo-

narchies du djbut du 8VIe simcle, More a

crjj, en plus du mot lui-mkme, D la fois

l½image d½une socijtj idjale, un genre littj-

raire, et surtout un procjdj philosophique

ainsi qu½un nouveau philosophmme, c½est-

D-dire une proposition philosophique don-

nje comme systmme.

Avec la rjception et l½jvolution de ce ter-

me, on a pu djgager des invariants – fer-

meture, diffjrence avec le monde connu,

gestion communautaire, et mettre en jvi-

dence, par l½analyse structurale des textes

utopiques, l½agencement des diffjrents ni-

veaux de discours, l½importance de la noti-

on d½espace et le mode fictif d½application

d½une thjorie sociale. Selon Raymond

Ruyer, auteur de

L½utopie et les utopies

P.U.F., 1950®, l½utopie est un „exercice

mental sur les possibles latjraux“: elle

constitue une mjthode philosophique qui

se caractjrise par le recours D l½imaginaire,

par des „expjriences contre-factuelles“

Barbara Goodwin, co-auteure avec Keith

Taylor de l½essai intitulj

The politics of

utopia.

study in theory and practice

Peter Lang, 2009®, par un effort de recon-

struction rationnelle de la socijtj. D½un

cžtj, l½utopie reste ancrje dans le texte dj-

libjrjment ouvert de l½

1topie

. De l½autre,

par-delD les recherches sur les critmres de

sa djfinition – D savoir le contenu, la for-

me, la fonction, elle est comprise comme

l½expression gjnjrale de „l½aspiration au

mieux-ktre“, selon l½expression de Ruth

Levitas, auteure de

1topia as ethod -

The maginary ,econstitution of Society

Palgrave Macmillan, 2013®. L½utopie, qui

djsigne la „conjonction de la philosophie

ou du concept avec le milieu prjsent “,

peut jouer un grand ržle dans la pensje

politique, et mjrite d½ktre prise au sjrieux.

tudier les relations entre utopie et politi-

que ou philosophie de la politique, revient

D se demander: en quoi l½utopie partici-

pe-t-elle au travail de la pensje? En quoi

ce genre littjraire original et marginal

peut-il devenir co-extensif au travail de la

pensje – appliquje entre autres D la politi-

que?

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“odiÀ˜i

La

politeia

est une notion concernant l½in-

dividu dans son rapport au collectif, en

tant qu½il est membre de la

polis

citj® ou

qu½il aspire D l½ktre. Elle peut, en ce sens,

djsigner le droit de citj ou mkme la natio-

nalitjÆ l½ensemble des droits et devoirs du

citoyenÆ sa vie mkme, en tant que citoyen,

au sein de la citj. Mais le terme djsigne

aussi l½ensemble des citoyens qui constitu-

ent une ville ou un tat.

Politeia

, au sens

politique, djsigne la participation aux af-

faires de l½ tat, la constitution d½un tat,

un type de rjgime politique et, plus prjci-

sjment, le gouvernement des citoyens par

eux-mkmes. Considjrj dans cette dernimre

acception, le gouvernement est au centre

des rjflexions thjoriques sur la politique,

en premier lieu sous la forme d½jlaborati-

on de constitutions: sous le titre de

Poli-

teia (La ,jpubliµue)

, Platon djcrit une

citj idjale dans laquelle le philosophe se-

rait roi et le roi philosophe. Or, ce dernier,

loin de se cantonner D la sphmre des pures

idjes, tend D l½action politique dans la me-

sure oÙ elle est pour lui une obligation.

Une fois formj, il doit quitter, quoique D

regret, les hautes sphmres de la contempla-

tion des Idjes pour revenir faire la lumimre

dans les affaires des hommes: la justice en

effet le pousse D servir l½ tat qui l½a fait li-

bre, l½a nourri et lui a dispensj le savoir.

Comme l½artisan, le philosophe est fort de

son savoir technique, et il en fait profiter

l½usager. De mkme qu½une technique est

pratiquje en vue du bien de son utilisa-

teur, de mkme le philosophe au pouvoir

fait profiter ses concitoyens de son savoir,

au lieu de le djtourner D son usage per-

sonnel. La politique a donc un fondement

moral lorsque le commandement est exer-

cj non au profit de celui qui commande,

mais en vue du bien de celui qui est com-

mandj, mkme contre son opinion.

re-

bours de la politique des avides, qui cher-

che D flatter le peuple pour profiter des av-

antages du pouvoir, la politique du philo-

sophe cherche en effet D rendre les citoy-

ens meilleurs, et non plus riches. La politi-

que a donc D charge de prendre soin de

l½@me des citoyens. Les quelques jljments

que nous venons de rappeler – nobles, gj-

njreux et idjalisjs – sont D la base de la

forme d½utopie politique qui nourrit de-

puis des simcles ne serait-ce que l½Europe

occidentale. Or, Emmanuel Kant djjD,

dans sa

ritiµue de la raison pure

1781®,

qualifiait de „proverbial“ cet ordre politi-

que platonicien fondj sur le droit et insti-

tuant le droit: „La Rjpublique de Platon

est devenue proverbiale, comme exemple

prjtendu frappant d½une perfection imagi-

naire qui ne peut avoir son simge que dans

le cerveau d½un penseur oisif “. Selon

Kant, le philosophe jminent de

La ,jpu-

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.¨litiÄue et ut¨pie

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