Accent aigu
S. 5
lui qui ne s’occupe pas de langues étrangè-
res ne sent pas le besoin de construire ces
ponts. Une nouvelle anecdote permet de
l’illustrer de façon amusante. Ayant vécu
pour des raisons professionnelles en Répu-
blique Centrafricaine dans les années 80 du
siècle dernier, l’auteur a appris les rudi-
ments de la langue locale, du nom de
Sango, auprès de sœur Noëlla. Lors des
nombreux déplacements en brousse en voi-
ture, afin d’y assurer la surveillance des tra-
vaux de construction d’une route, il était
indispensable de s’arrêter sur la route afin
de s’approvisionner en viande fraîche. La
cuisse de gazelle, de biche ou de phaco-
chère était accrochée à un piquet en bois en
bordure de route. La procédure normale
était que le chauffeur s’arrêtait et deman-
dait le prix de la pièce exposée.
Quand en plus de cela le „blanc“ sortait
de la voiture, saluait en langue locale les
villageois et faisait des commentaires en
Sango sur le prix, les Africains tombaient
des nues. Et puis, ils se tordaient de rire.
Leur enthousiasme était sans limites, on se
serrait les mains et les vieux du village quit-
taient leur lieu de repos pour venir voir. De
toute façon, la discussion du prix était un
passage obligé: dans les sociétés tradition-
nelles, on n’achète pas un objet sans en
examiner la valeur et le prix. Cela fait partie
du jeu. Le simple fait d’avoir pris la peine
d’apprendre leur langue était un signe bien
compris que l’on les prenait au sérieux.
D’ailleurs, lors des cours de langue auprès
de sœur Noëlla, l’auteur a pu apprendre de
première main que les bonnes sœurs
étaient envoyées en brousse afin d’„encou-
rager“ les Africains à planter du coton, au
détriment bien sûr de leurs cultures vivriè-
res, idée de la Banque Mondiale évidem-
ment. Et les bonnes sœurs tiraient un bilan
qui n’était pas positif du tout de leurs ac-
tions au nom du progrès. A noter que les
bonnes sœurs n’étaient pas affiliées au parti
communiste.
Langues, dialectes qui
se sont imposés
Tout comme les grandes religions étaient
des sectes qui se sont imposées au cours du
temps, de même on peut dire que les lan-
gues étaient des dialectes qui se sont impo-
sés. Un exemple récent se trouve chez nos
voisins français. La langue française a été
imposée au XXe siècle contre les nombreu-
ses langues régionales, avec une brutalité
certaine. Il suffit pour s’en rendre compte
de lire le livre, jadis bien connu, de Pierre-
Jakez Hélias, „Le cheval d’orgueil“ sur la
culture bretonne. Dans ce livre, il décrit par
le menu, comment le parler breton était
éradiqué dans les
écoles primaires
par des méthodes
que l’on reproche-
rait aujourd’hui à
un Erdogan. Mais
c’est courant: le
groupe le plus fort
impose sa langue.
C’est le cas lors
des colonisations.
Aux Etats-Unis
d’Amérique du
Nord, on en parle
plus les langues
des anciens habi-
tants, les malnom-
més Indiens; on y
parle l’américain.
En Amérique la-
tine, pareil; la lan-
gue du conqué-
rant s’impose.
A côté de la façon
d’imposer
une
langue par la
force, il y a les fa-
çons
subtiles,
comme nous al-
lons le voir. Elles
ne sont pas moins
dangereuses ni
moins nocives
pour autant. Un
exemple qui saute
aux yeux est la
langue du national-socialisme en Allema-
gne, rendue célèbre sous le nom de Lingua
Tertii Imperii (LTI) par le professeur Victor
Klemperer. Grâce à son journal secret qui
va de 1933 à 1945, Klemperer étudie la lan-
gue nazie. Cette nouvelle langue tout le
monde la parle, Goebbels comme l’homme
de la rue, les fonctionnaires de la Gestapo
comme les Juifs eux-mêmes, qui reprennent
sans s’en rendre compte la langue de leurs
bourreaux. La thèse centrale de Klemperer
est la contamination des esprits par la lan-
gue: „les mots peuvent être comme de mi-
nuscules doses d’arsenic: on les avale sans
y prendre garde, ils semblent ne faire aucun
effet, et voilà qu’après quelque temps l’effet
toxique se fait sentir“. Résister à la tyrannie
de cette langue empoisonnée devient pour
Klemperer plus important que la survie
elle-même.
De nos jours, nous assistons à un phéno-
mène comparable en ce qui concerne la
langue quotidienne du néolibéralisme. Le
passage des termes comme le „le service du
personnel“ vers l’actuel „ressources humai-
nes“ n’est pas anodin et dit long sur l’évolu-
tion de la considération des employés dans
une organisation ou entreprise. De même
pour les „charges sociales“ omniprésentes
dans nos médias depuis des années. Des
charges sont considérées comme peu sou-
haitables et un allègement semble la solu-
tion. Sauf que les charges sociales sont sou-
vent une part du revenu des salariés, mis de
côté pour plus tard, en cas de besoin. La
même chose est vrai pour des mots comme
décideurs
pour
classe dominante
,
compé-
titivité
pour
dumping social, courage de
réformer
pour
détruire le droit social, gro-
gne sociale
pour
grève
ou bien
pression
fiscale
pour
impôts
. L’exemple le plus frap-
pant qui semble passer totalement inaperçu
est, dans la langue de Goethe, le fameux
“
Arbeitgeber
” et le “
Arbeitnehmer
” qui
met le monde à l’envers. Car c’est bien l’ou-
vrier qui doit vendre son travail au proprié-
taire du capital, c’est bien lui qui donne son
travail et non pas l’inverse.
Langues qui voyagent
Heureusement, il y a des aspects plus amu-
sants dans les langues. Les langues savent
voyager. En effet, des mots français sont
partis, dans le temps, vers l’Angleterre. Et
après un séjour assez long, il y en a qui sont
revenus dans leur pays d’origine, la France,
sous une forme légèrement modifiée, mais
toujours bien reconnaissable. Exemples:
bar
qui vient de
barre
,
interview
de
entre-
vue
,
tunnel
qui vient de
tonnelle
,
vintage
de
vendange
.
Et en guise d’adieu, voici une explication
du très courant „
good bye
“ de nos amis an-
glo-saxons. Le good bye vient du moyen
anglais godbwye, contraction de
God be
with ye
, ce qui veut dire
Que dieu soit avec
vous!
Amen.
Photo: Ota Nalezinek 1980
La musique comme langue universelle




