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Accent aigu

S. 4

J’ose avouer que j’ai un plaisir réel à enten-

dre parler la langue luxembourgeoise au-

tour de moi, dans notre capitale, que ce soit

dans les transports publics, dans les cafés

ou dans l’espace public tout simplement.

Les raisons en sont sans doute multiples:

en ville, on entend beaucoup de langues

étrangères, et malgré toutes les sympathies

indéniables pour les langues étrangères, la

langue maternelle génère une sensation

tout à fait particulière; on se sent rassuré,

plus à l’aise. Une langue maternelle arrive à

générer des associations dans notre esprit

qu’une langue étrangère n’arrive guère à

faire. Ce sont les harmoniques de la langue.

Le fait que l’auteur était toute sa vie très ex-

posé aux langues étrangères peut expliquer

également, avec l’âge, ce goût de la sonorité

familière de la langue luxembourgeoise.

La langue confère-t-elle

une identité?

Un petit retour à la prime jeunesse permet

peut-être d’y apporter quelques lumières. Il

y a plus d’un demi-siècle, il était assez fré-

quent que les enfants du village allaient au

lycée en ville à l’âge de douze ans et qu’ils y

restaient à l’internat pendant parfois deux

semaines, sans rentrer à la maison. La

jeune personne apportait dans ce milieu

tout à fait nouveau (sans téléphone porta-

ble et sans la télé) son vécu des douze pre-

mières années de sa vie. Faisait partie inté-

grante de cette vie sa façon de parler. Il est

bon de rappeler qu’à l’époque, on parlait de

façon assez différente dans les différents

patelins du pays; ce n’était que parmi les

habitants de la capitale que l’on parlait un

luxembourgeois qui était considéré comme

le vrai luxembourgeois. Quitter son village

de la sorte était d’une certaine façon un

choc culturel parce que, pour la première

fois, on se trouvait entouré en permanence

de gens qui parlaient différemment. Qui ne

parlaient pas seulement différemment,

mais qui se moquaient ouvertement de

ceux qui ne parlaient pas comme eux, p. ex.

comme parlaient les jeunes du Limperts-

berg. Pour échapper à ce traitement vexant,

il y avait une solution facile: se mettre à par-

ler comme le groupe dominant, dans ce cas

comme les élèves issus des milieux de la ca-

pitale.

Mais, en changeant sa façon de parler en

ville allait avoir comme conséquence, soit

de retourner à la façon de parler villageoise

lors des vacances, soit s’exposer aux mêmes

railleries de la part des collègues qui étaient

restés au village si on y parlait comme ceux

de la ville. Sans parler de la famille qui allait

évidemment continuer à parler comme elle

a toujours parlé. Allait-on se distinguer de

sa famille et de son milieu d’origine par le

simple fait que l’on était obligé, pour raison

d’études, de passer une partie de son temps

à la capitale? L’auteur a pris la décision, à

l’âge de douze ans, qu’il n’en était pas ques-

tion. Les premiers mois n’étaient pas faci-

les, surtout en classe, mais petit à petit, les

uns se sont habitués aux autres et à leurs

particularités. Et cela est resté quasiment

inchangé pendant des décennies. Au-

jourd’hui, les petits commentaires mo-

queurs de quelques amis sur des expres-

sions ne correspondant pas au canon de la

langue luxembourgeoise, fortement in-

fluencée entretemps par les médias au débit

ultra rapide, n’ont pas tout à fait disparus ;

mais ces petites mises en question ne tou-

chent plus la personnalité de la personne

adulte sinon âgée. Alors qu’une jeune per-

sonne, à la sortie de son enfance, est nette-

ment plus fragile par rapport à ce genre de

défis. Curieusement, l’auteur vient de trou-

ver une bonne raison pour considérer se

conformer à la façon généralement accep-

tée du parler luxembourgeois. En effet, les

petits enfants l’interpellent parfois en di-

sant: „Bopa, waat heescht daat?“.

Donc, il faut faire une petite traduction

du dialecte mosellan vers le luxembour-

geois courant. Ceci pour dire que la langue

peut être un facteur d’identité très fort. En

même temps, un tel attachement à la lan-

gue maternelle ne veut pas dire du tout que

l’on méprise les langues étrangères, bien au

contraire. Encore une anecdote. A la même

période, il y a plus de 50 ans, l’auteur pen-

sait avoir suffisamment de temps à l’inter-

nat où il était logé, pour étudier le portu-

gais, en plus des langues habituelles et du

latin. Au village, la famille profitait à l’épo-

que de deux jeunes aides agricoles, origi-

naires du Portugal. Quoi de plus naturel

alors que de vouloir apprendre la langue de

ces jeunes Portugais. Cependant, le curé

surveillant de l’internat ne l’entendait pas

de cette oreille. Ayant remarqué cette occu-

pation extrascolaire, il engueulait sauvage-

ment l’auteur devant toute la salle d’étude

et le livre de portugais, collection Assimil,

se retrouvait dans un coin de la vénérable

salle, après un vol digne d’un rapace af-

famé. Le livre de portugais ressemblait,

après cette aventure, plutôt à une poule

mouillée.

Les langues sont des ponts

L’auteur est profondément convaincu que

les langues constituent des ponts. Celui qui

cultive les langues construit des ponts. Ce-

Langues, des mots qui voyagent

Langues et identité

Michel Decker

Photo: commons.wikipedia

Le pont de Arta en Grèce, célèbre pour sa durée de construction