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Accent aigu
Prestidigitation
Comment peut-on, avec les mêmes données au départ, produire
des résultats, en l’occurrence des livres, tellement différents? Voici
diverses façons de faire qui peuvent être appliquées pour arriver au
résultat voulu. Ainsi peut-on laisser tomber les faits qui parlent en
défaveur de la thèse défendue. Et en même temps, on peut mettre
sur un piédestal les données qui lui sont favorables. Une autre astu-
ce est de dénigrer les voix qui contredisent les opinions défendues.
Les exemples sont légion. Ainsi, si l’on n’est pas d’accord avec les
réflexions de Hannah Arendt, par exemple, il est toujours utile de
rappeler, en introduction, qu’elle avait une liaison avec le philoso-
phe allemand Martin Heidegger, ce même Heidegger qui défendait,
à une période de sa vie, des thèses du régime au pouvoir en Alle-
magne, à savoir les fascistes. Une autre approche, très fréquente,
est de traiter les opposants, au choix, de conspirationnistes, d’anti-
sémites, de radicaux, etc. Ainsi, leur point de vue est réduit à quan-
tité négligeable. Très efficace! Mais la façon la plus utilisée reste
toujours de passer sous silence des faits gênants ou désagréables.
Ainsi, comme le disait le prix Nobel de Littérature 2005, Harold
Pinter, dans son discours de remerciement, en parlant des millions
de morts à mettre sur le compte de la politique américaine dans le
monde: „It never happened. Nothing ever happened. Even while it
was happening, it wasn’t happening. It didn’t matter.“ Harold Pin-
ter parle d’un acte d’hypnose auquel nous succombons si facile-
ment, brillant, astucieux et hautement efficace.
Au Luxembourg
D’une façon comparable, une partie de notre histoire moderne au
Luxembourg, celle liée à la seconde guerre mondiale, vient de
nous être révélée récemment par des historiens chercheurs qui
osent aller plus loin que leurs prédécesseurs. C’est ainsi que les pu-
blications de Vincent Artuso et de Denis Scuto nous montrent et
nous prouvent que tous les Luxembourgeois n’étaient pas des op-
posants farouches de l’occupant nazi, bien au contraire. Et que
l’antisémitisme mis en pratique dans notre pays a généré beaucoup
de malheur, jusqu‘à coûter la vie, à de nombreuses personnes de la
communauté juive. Il aura fallu presque 70 ans pour en trouver les
traces irréfutables! Une façon bien convenable d‘écrire l’histoire
selon le goût des gens au pouvoir. Dans son recueil de textes pu-
bliés dans le
tageblatt
sur le sujet et édité sous forme de livre par la
fondation Robert Krieps en 2016 (1), Denis Scuto souligne l’insti-
tutionnalisation de l’histoire du temps présent, au Luxembourg
comme dans les pays voisins. Ces politiques d’histoire-mémoire se
basent sur des mythes fondateurs, en vue de légitimer les États Na-
tions d’après guerre et les élites politiques en place. Merci pour ce
langage clair!
Outre le livre de Denis Scuto mentionné sous (1), il m’est arrivé
de lire cet été
Lessons of the Holocaust
(2) du professeur canadien
Michael R. Marrus, édité en 2016. Marrus est Professor Emeritus of
Holocaust Studies à l’Université de Toronto et auteur et co-auteur
de huit livres, dont l’ouvrage de référence The
Holocaust in Histo-
ry
(1987). Pour commencer avec la conclusion: pour Marrus, il est
très difficile de tirer des leçons de l’histoire et en particulier de l’his-
toire du Holocauste. Mais l’étude de l’histoire est d’une grande uti-
lité afin de devenir plus sage. Celui qui ne se souvient du passé est
condamné à le revivre, aurait dit le philosophe américano-espa-
gnol George Santayana. La vue de Marrus est plus nuancée. Et il ne
voit pas dans l’histoire un instrument utilitaire, permettant de pré-
dire l’avenir en se basant sur les expériences vécues. Mais il voit
l‘étude de l’histoire comme une source d’informations, nous ren-
dant plus sages vis-à-vis des surprises de la vie.
Histoire moderne au Luxembourg et ailleurs
Histoire et mémoire
Michel Decker
Il y a une bonne trentaine d’années, un ami nettement plus
âgé et plus expérimenté a dit à un groupe d’amis: „Avec les
données historiques, on peut faire ce que l’on veut. Donnez-
moi un fichier (Zettelkasten, c. à d. une base de données du
temps du papier, révolu) et je vous écrirai le livre que vous
voudrez: blanc si vous le souhaitez,
noir
si non.“ A l‘époque,
j‘étais perplexe.
Foto: Michel Decker
Mémorial du génocide arménien à Erivan




