Previous Page  10 / 32 Next Page
Information
Show Menu
Previous Page 10 / 32 Next Page
Page Background

\\e£t aigu

S. ¯õ

. La fiction franXaise contemporaine n½est

pas en reste : si Vincent Message imagine,

dans Djfaite des maŠtres et des possesseurs,

un monde oÙ une nouvelle espmce a mis fin

D la domination des hommes en traitant les

hominidjs de la mkme faXon dont nous

traitons les animaux, la tendance D attirer

notre attention sur le triste sort des ani-

maux d¼jlevage atteint son apogje avec le

nouveau roman de Jean-Baptiste Del Amo,

µui milite lui-mkme pour la cause animale.

Rmgne animal entreprend, comme la µuat-

rimme de couverture l½annonce pourtant

fallacieusement, de retracer, du djbut D la

fin du vingtimme simcle, „l½histoire d½une ex-

ploitation familiale vouje D devenir un jle-

vage porcin“. Je dis fallacieusement car le

roman ne s½arrkte vjritablement µue sur

deux pjriodes du vingtimme simcle : dans les

deux premimres parties du roman, nous as-

sistons D l½histoire rurale d½une famille pay-

sanne vivant un µuotidien de mismre finan-

cimre, sexuelle et empathiµue, µuotidien in-

terrompu µuand le cousin Marcel est enrž-

lj comme soldat dans la Grande Guerre,

d½oÙ il reviendra taciturne et grossimrement

djfigurj. Le roman fait ensuite un saut

chronologiµue d½une soixantaine d½annjes

pour montrer comment la ferme familiale

s½est transformje en lieu d½jlevage indus-

triel oÙ les porcs, enfermjs dans des stalles

minuscules, sont englujs dans leurs pro-

pres djfjcations et traitjs avec cruautj.

D½aucuns diront µue la langue µu½em-

ploie Del Amo dans son roman est lourde,

vieillotte, archa‹µue. Je dirais µu½elle est

tout cela D la fois, mais µu½il fallait un tel

langage, ciselj, prjcis, @pre, rugueux et r@-

pj pour jpouser son sujet. Les phrases de

Del Amo sont impeccablement construites,

djcrivent leurs sujets - animaliers et hu-

mains - avec une prjcision hyperrjaliste,

donnent au roman un rendu visuel presµue

cinjmatographiµue. LD rjside une des for-

ces du roman : l½au-

teur, convoµuant les

fantžmes d½un mile

Zola, dissmµue son

sujet comme ses per-

sonnages

dissm-

µuent, matraµuent,

massacrent et jgor-

gent toutes sortes

d½animaux. Car c½est

gr@ce D ces syntaxes

majestueuses,

ces

constructions alam-

biµujes µu½il peint,

dans les deux pre-

mimres parties, la

proximitj, la vie

commune des hom-

mes et des animaux -

symbolisje par ce crapaud µui s½est immis-

cj dans la fosse creusje pour y descendre la

bimre oÙ commence D se djcomposer le pm-

re d¼ ljonore et µui empkche µue l½enterre-

ment se poursuive, les villageois arguant

µu½on ne peut µuand mkme pas l½enterrer

avec le djfunt. LD, Del Amo nous rappelle,

sans lourdeurs thjoriµues, µue l½homme,

µuelµue drapj de culture et de civilisation

µu½il soit, ne reste, avec ses pulsions, sa vio-

lence ataviµue, ses instincts, µu½un animal

Michael Stipe le chantait djjD, avec ses re-

grettjs REM, il y a une djcennie de cela®. Et

fort probablement le plus cruel µue la na-

ture ait connu. Dans de tels moments, le ro-

man illustre la thmse de l½antispjcisme q au-

cune espmce ne prjvaut sur l½autre q et, de

faXon plus importante, brosse une autre

histoire du vingtimme simcle et, avec elle,

une autre histoire de l½oubli. Car si nous

rappelons sans cesse q et avec justesse q les

horreurs des conflits mondiaux et des gj-

nocides du dernier simcle, il est un autre en-

fouissement µue nous tendons D njgliger et

µui est fort probablement D l½origine du dj-

tachement avec leµuel nous mangeons de

la viande industrielle bourrje d½antibioti-

µues en provenance d¼jlevages oÙ les ani-

maux sont traitjs dans les pires des conditi-

ons tout en caressant distraitement le pela-

ge de notre chien µue nous venons d½ame-

ner chez le vjtjrinaire. C½est la distanciati-

on avec le „ rmgne animal „, la mise D l¼jcart

de la proximitj µue nous entretenions avec

lui, c½est cet oubli µui est D l½origine de notre

acception aveugle de leur sort. Dans ce

sens, Del Amo livre ici un formidable tra-

vail de mjmoire.

Mais c½est dans le naturalisme onjreux du

roman µue rjside aussi sa principale fai-

blesse. Car, excusez le jeu de mot facile

dans ce contexte, par moments, on s½en-

nuie ferme. L¼jvolution narrative n½est non

seulement d½une lenteur parfois exaspjran-

te, elle est aussi convenue et prjvisible. Pis,

Del Amo, en exhumant le cadavre du natu-

ralisme q et avec lui son lot de jus bruns ca-

davjriµues et de djtails macabres relatifs D

l½abattage d½animaux et la mort et djcom-

position consjcutive d½hommes q se retrou-

ve avec un roman engagj sur ses bras. Et re-

surgissent, avec cette littjrature engagje,

pour le retour de laµuelle Del Amo a troµuj

le sort des ouvriers contre celui des ani-

maux, toute une ribambelle de lourdeurs

symboliµues. Ainsi, les jleveurs porcins

souffrent-ils de toutes sortes de troubles :

Catherine est djpressive, Serge picole pen-

dant le travail et Jjržme, jeune enfant µui

court D la djcouverte de la faune et de la

flore, seul rescapj du vieux monde donc,

est µualifij par les autres d½idiot. Les abat-

toirs industriels sont prjfigurjs par la

Grande Guerre, au cours de laµuelle les

animaux des fermes sont djportjs de force

pour ravitailler les soldats au front, Del

Amo se livrant D une scmne de djpeXage de

chair µui annonce djjD le grand revirement

de l½approvisionnement nutritif µue figure-

ront l¼jlevage et l½abattage D la chaŠne. En-

fin, la dernimre partie ne connaŠt d½autres

mjtaphores µue porcines et reprend inces-

samment des faits relatifs D l¼jlevage indus-

triel tout droit venus de Eating Animals de

Jonathan Safran Foer. C½est dans de tels

moments µue le roman se prend les pieds

dans sa propre ambition : au cours de la

deuximme partie, le travail stylistiµue est

njgligj en faveur d½un ton moralisateur gk-

nant, faisant s½effriter la langue comme se

djtjriore, peu D peu, la porcherie familiale.

Rmgne animal

Jean-Baptiste Del Amo

Gallimard, septembre 2016

Li|e iÓ a ·iƒÓÝð

iíres

e|| 1\Œ£—er

a \ause a£ima˜e est H ˜a mofe½ !qme

˜a ra£\e Äuic se˜o£ .eter 1i£gerc auteur

fe £ima˜ iReratio£ w sorte fÎ ía£gi˜e

fes ípgpta˜ie£s fe \e mo£fe w ptait

˜o£gtem·s ˜e ·aðs euro·pe£ ˜e ·˜us rpŽ

ti\e£t H sÌi£tpresser H ˜a ma˜traita£\e i£Ž

fustria˜ispe fes a£imauïc íie£t fe reŽ

\o££a‘tre Äue ˜e su–et est fÌa\tua˜itp b

e£ tpmoig£e£t u£e \ouíerture rp\e£te

fa£s iRpratio£c u£ arti\˜e \o˜˜e\ti| fa£s

e !o£fe sig£p £otamme£t ·ar £otre

\Œsre mp˜ie "otŒomR ai£si Äue ˜es

ouírages fe íu˜garisatio£ fÌ ðmeri\

aro£½

c aîPPP

ean-Ba·tiste el Amo